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Chez soi avec Tas Careaga

Vivre dans une église vieille de 500 ans et concevoir avec un regard de skateur

Aux portes de Bilbao, dans la paisible ville espagnole de Sopuerta, se dresse la maison du directeur artistique et skateur Tas Careaga. Il ne s'agit pas d'une maison ordinaire, mais des ruines reconstruites d'une église abandonnée vieille de 500 ans, secrètement dissimulée au cœur de montagnes boisées.

Le passé de Careaga dans le skateboard et le design multimédia lui a permis de développer un sens conceptuel aigu et une approche unique de l'aménagement intérieur. Dès l'acquisition de cette propriété historique, il a tenu à préserver son essence originelle, en conservant sa structure voûtée, son atmosphère solennelle et même ses différentes couches de peinture. Afin d'introduire un contraste saisissant, il a ensuite intégré des éléments de modernité à l'espace, créant ainsi un effet qui brouille la notion esthétique du temps.

THE SKATEROOM s'entretient avec Tas au sujet de la vision derrière sa maison-église mondialement connue, du lien entre l'art et le skate, et de la façon dont cette culture l'a façonné sur le plan créatif.


Qui êtes-vous et que faites-vous ?

Je suis Tas Careaga. Je suis le directeur artistique de Taslab et j'adore reconstruire des ruines.

Votre parcours créatif est très varié, allant de la photographie au design multimédia. Comment avez-vous trouvé votre voie ?

J'ai toujours été entouré de personnes créatives – dans ma famille, au skatepark… – ce qui m'a permis de trouver l'inspiration très tôt. J'ai commencé comme développeur web, puis j'ai réalisé de nombreuses installations multimédias, toujours lors d'événements. J'ai ainsi appris à organiser des événements ! C'est en faisant cela que j'ai commencé à comprendre le fonctionnement des espaces et les sensations qu'ils suscitent. Aujourd'hui, je m'efforce d'appliquer ces connaissances à la conception architecturale.

Vous êtes né à Caracas mais avez grandi à Bilbao. Comment ces deux environnements ont-ils façonné votre personnalité et votre créativité ?

Ma famille est retournée en Espagne alors que je n'avais que quelques mois, je n'ai donc aucun souvenir du Venezuela… Cependant, j'ai beaucoup voyagé en Europe grâce au skateboard, et je pense que c'est de là que j'ai puisé mon inspiration dans d'autres pays.

Quand as-tu commencé le skateboard ?

J'ai toujours eu un chez-moi dédié au skate. Mon frère est skateur, alors je passais des journées entières dans les skateparks et sur mes planches. Je n'étais pas professionnel ; j'avais quelques sponsors et j'ai participé à quelques championnats, mais j'ai toujours skaté pour le plaisir. On voyageait en Europe deux ou trois fois par an, et pour financer nos déplacements, je vendais des planches et des vêtements. On dormait dans la rue ou dans la voiture, donc on n'avait pas besoin de beaucoup d'argent. Je skate encore toutes les semaines.

Comment la culture skate vous a-t-elle façonné tout au long de votre vie ?

Le skateboard a toujours fait partie intégrante de ma vie. Aujourd'hui, je ne skate plus autant que je le voudrais, mais j'y pense constamment. Il influence ma façon d'organiser ma vie et ma perception des espaces. J'ai toujours quelque chose en rapport avec le skateboard accroché à mes murs.

Comment avez-vous trouvé l'église qui est devenue votre foyer ? Quelle est l'histoire de ce bâtiment ?

Je l'ai trouvé sur internet ! Sopuerta était une ville minière, alors quand les mines ont fermé, tout le monde est parti… L'église a été abandonnée à la fin des années 70 et le toit s'est effondré au début des années 2000.

Quelle était la vision derrière cette refonte ? Comment s’est déroulé le processus et quel style d’intérieur recherchiez-vous ?

L'essentiel était de préserver l'essence de l'église. J'ai donc cherché à créer un contraste marqué, en conservant l'ancien et en intégrant des éléments résolument modernes. Pour le mobilier, les œuvres d'art et la décoration intérieure, il était primordial de choisir des pièces qui s'harmonisent avec les murs anciens, car le bâtiment prime sur tout le reste.

Vous avez su préserver avec brio le charme historique et l'énergie du lieu, tout en y insufflant votre propre personnalité. Comment avez-vous réussi à trouver cet équilibre ?

En laissant s'exprimer le bâtiment ancien et en travaillant avec ce qui s'y trouvait déjà. Sans rien démolir, mais en préservant le dôme et les vieux murs, témoins de cinq siècles d'histoire et de peintures. Même les fragments de pierres tombées des arches restantes ont été conservés… Il en résulte un mélange de contrastes et d'harmonie.

Comment décririez-vous l'énergie qui se dégage de cet endroit aujourd'hui ? Qu'est-ce que ça fait de vivre dans un lieu chargé d'histoire ? Il doit receler bien des secrets.

Il est primordial de comprendre le contexte de l'église, car elle se trouve en pleine nature, dans les montagnes entourées de forêt, donnant l'impression d'être complètement isolée. De l'extérieur, elle semble effectivement un lieu secret, avec sa façade en pierre épaisse. Mais une fois à l'intérieur, on ressent toute l'histoire du bâtiment en observant l'espace, les peintures, le travail des artisans, les pierres… Je ne suis pas croyant, mais je tenais à rendre hommage à cet édifice pour les centaines de personnes qui y sont venues chercher de l'espoir au fil des ans, et pour les moments importants que tant de familles y ont célébrés.

Quelle est votre pièce de design préférée du moment ?

Le buffet de mon arrière-grand-mère. C'est un meuble en ébène massif, réalisé sur commande pour une propriété qu'ils possédaient à Cuba et rapporté en Espagne avec une table et des chaises assorties.

Vous dirigez un studio de création doté d'intérieurs exceptionnels. Pourriez-vous nous parler un peu de son design unique ?

Dans mon atelier, je voulais un style à l'opposé de celui de l'église, j'ai donc opté pour le minimalisme. Les éléments essentiels sont la lumière (l'atelier se trouve au dernier étage d'un immeuble avec des fenêtres sur tous les côtés) et les plantes. Je souhaitais apporter un peu de campagne en plein cœur de la ville, et mes amis me disent toujours que Taslab est le poumon vert de Bilbao.

Quelle est la différence d'approche entre la conception d'espaces de vie et celle d'espaces de travail ?

Je ne sais plus vraiment quand je travaille et quand je vis, car pour moi, les deux se confondent et se chevauchent souvent. J'aime beaucoup être entourée d'amis, rencontrer de nouvelles personnes, lancer de nouveaux projets, cuisiner ensemble, etc. J'apprécie donc particulièrement les espaces ouverts. Comme je l'ai mentionné précédemment, j'ai commencé à appréhender la notion d'espace en organisant des événements ; il est donc essentiel pour moi de disposer d'espaces modulables en cas de besoin.

Percevez-vous un lien entre le skate et l'art ?

Le skateboard a beaucoup changé ces dernières années. Je ne sais pas si les jeunes skateurs d'aujourd'hui sont comme nous à leur âge. Quand j'étais gamin, le skate était un truc de marginaux et d'esprits libres ; du coup, au skatepark, on était toujours entourés de musiciens, de photographes, d'artistes… Ceux qui traînaient dans les skateparks étaient mal vus, considérés comme une mauvaise influence (en tout cas ici en Espagne).

Je pense qu'en termes de public, c'est encore un peu le cas, mais plus grand public. Comprenez-moi bien : je ne dis pas que le skate a perdu son âme. Je ne sais pas si c'est mieux maintenant ou il y a 25 ans. Je pense simplement que, quand j'étais enfant, la culture skate et l'art étaient indissociables, alors qu'aujourd'hui, on peut choisir d'appartenir à cette culture ou simplement d'être un athlète. Et c'est très bien comme ça !